
Prélude
Dès son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Donald Trump relance une guerre commerciale d’envergure mondiale, imposant des tarifs douaniers punitifs pour contraindre ses partenaires à rééquilibrer les échanges au profit des États-Unis. Si la plupart finissent par s’ajuster aux exigences de Washington, la Chine refuse de céder, répondant par des mesures de rétorsion équivalentes. Cette escalade sino-américaine dépasse vite le cadre économique pour devenir un affrontement géopolitique et technologique, marquant la fin du libre-échange tel qu’il avait prévalu depuis la fin de la guerre froide. Toutefois, réduire cette hostilité à la seule présidence Trump serait une erreur : la méfiance stratégique envers la Chine remonte aux années 1990, et Trump n’en représente que l’expression la plus ouverte et la plus conflictuelle.

De Clinton à Biden : la construction progressive de la rivalité sino-américaine
À la fin de la guerre froide, les États-Unis dominaient un monde désormais unipolaire. La Chine, encore pauvre et en transition, semblait loin de toute ambition hégémonique. Trois décennies plus tard, le rapport de forces s’est inversé : Pékin est devenu le principal concurrent de Washington, tant sur le plan économique que technologique et géopolitique.
1. Clinton : le pari de la convergence (1993–2001)
Sous Bill Clinton, Washington parie sur la mondialisation pour “intégrer” la Chine au système libéral international. L’entrée de Pékin à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 est perçue comme une victoire stratégique. L’idée dominante — issue du “Washington Consensus” — est qu’une Chine prospère finira par se démocratiser (Friedberg, 2005). En réalité, ces réformes libérales ont accéléré l’essor industriel chinois sans altérer le contrôle politique du Parti communiste.
2. Bush : le réveil stratégique (2001–2008)
Sous George W. Bush, les États-Unis commencent à percevoir la Chine comme un rival structurel potentiel. Les rapports du Department of Defense (DoD, 2006) soulignent la modernisation rapide de l’armée chinoise et son ambition régionale, notamment autour de Taïwan. Toutefois, les guerres d’Afghanistan et d’Irak détournent les ressources et l’attention américaines, offrant à Pékin deux décennies de consolidation économique sans réelle opposition (Allison, 2017).
3. Obama : la rivalité assumée (2009–2016)
Avec Barack Obama, la rivalité sino-américaine devient explicite. En 2011, la stratégie du “Pivot to Asia” marque un redéploiement diplomatique, économique et militaire vers l’Asie-Pacifique (Clinton, 2011). Washington tente de contenir l’influence chinoise par des alliances régionales (Japon, Australie, Philippines) et par le Partenariat transpacifique (TPP). C’est la première reconnaissance officielle de la Chine comme “rival systémique” capable de contester l’ordre international libéral.
4. Trump : la confrontation économique (2017–2020)
Sous Donald Trump, la rivalité devient frontale. En 2018, la Maison-Blanche déclenche une guerre commerciale accusant Pékin de pratiques déloyales, de transferts forcés de technologie et de manipulations monétaires. Les sanctions contre Huawei et la restriction d’accès aux semi-conducteurs symbolisent l’entrée dans une guerre technologique (Bown & Kolb, 2020). La diplomatie américaine adopte désormais un ton de confrontation ouverte, rompant avec les illusions d’intégration libérale.
5. Biden : la compétition systémique (2021–présent)
L’administration Biden prolonge cette ligne, mais avec une approche multilatérale. Les alliances comme le Quad (États-Unis, Inde, Japon, Australie) et AUKUS (États-Unis, Royaume-Uni, Australie) structurent une stratégie d’endiguement global. Washington parle désormais d’une “compétition entre grandes puissances” (National Security Strategy, 2022), où la Chine représente le seul concurrent capable de remodeler l’ordre mondial. La confrontation s’étend aux domaines technologique, spatial, financier et idéologique.
6. Conclusion : d’un pari d’ouverture à une rivalité de modèle
En trente ans, la relation sino-américaine est passée d’une logique de coopération asymétrique à une bipolarité stratégique. La mondialisation, censée consolider l’hégémonie américaine, a produit son contraire : une Chine intégrée, enrichie et désormais capable de défier les fondements mêmes du système libéral (Zakaria, 2020).
Aujourd’hui, la rivalité ne se limite plus au commerce ou à la puissance militaire : elle oppose deux visions du monde — le capitalisme libéral américain et le capitalisme d’État chinois — dont dépend l’équilibre du XXIᵉ siècle.
Auteur: Dr. Abdoulkader SIDI O. GANDOU, Economiste-Analyste