
Réformes inédites pour le développement
Au milieu du 20e siècle, la Chine n’était encore qu’un pays rural, appauvri et affaibli par un siècle d’humiliations, d’invasions étrangères et de guerres civiles. Après la fondation de la République populaire de Chine en 1949, Mao Zedong hérite d’un pays ruiné, dépourvu d’infrastructures modernes, et isolé du système économique mondial. Le pouvoir communiste entreprend alors une transformation radicale : industrialisation forcée, collectivisation des terres, planification centralisée. Mais ces réformes, souvent brutales et inefficaces, entraînent famines, stagnation et désorganisation économique (Fairbank, 1987).
La Chine maoïste, bien que politiquement indépendante, reste économiquement fermée et technologiquement en retard. Elle se tient à distance du capitalisme occidental autant que du modèle soviétique. Son poids dans le commerce mondial est insignifiant. La priorité de Pékin, jusque dans les années 1970, est la souveraineté nationale, pas la croissance économique.
Le véritable tournant survient après 1978, avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. Son mot d’ordre,“Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris”, symbolise la nouvelle orientation pragmatique du régime. Deng lance les réformes et l’ouverture : introduction progressive de l’économie de marché, encouragement de l’investissement étranger, zones économiques spéciales (Shenzhen, Xiamen, Zhuhai) et intégration au commerce mondial (Vogel, 2011). Ce modèle hybride, autoritarisme politique et libéralisme économique, donne naissance à un capitalisme d’État inédit. L’État conserve la main sur les secteurs stratégiques tout en favorisant l’essor d’un secteur privé dynamique. La Chine devient en quelques décennies l’atelier manufacturier de la planète, attirant massivement les entreprises occidentales en quête de coûts de production faibles.
1990-2000 : Tournant historique
Dans les années 1990 et 2000, Pékin entre dans la mondialisation à pleine vitesse : adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, montée en puissance de ses exportations, accumulation de réserves de change colossales (notamment en dollars), et modernisation rapide de ses infrastructures. Cette intégration transforme la Chine en moteur essentiel de la croissance mondiale, mais aussi en principal créancier des États-Unis. Paradoxalement, le financement de la dette américaine repose de plus en plus sur les excédents chinois (Arrighi, 2007). Le pays adopte une stratégie long terme fondée sur l’investissement massif dans les infrastructures, la technologie et l’éducation. L’État oriente le crédit vers des objectifs nationaux : hautes technologies, énergie, armement, spatial, intelligence artificielle. Contrairement au modèle néolibéral occidental, la finance chinoise reste subordonnée à la politique industrielle. La planification ne disparaît pas, elle se modernise.
Le facteur Xi Jinping
Sous Xi Jinping, la Chine passe « d’usine du monde » à puissance technologique et géopolitique globale. L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative) marque son ambition d’intégrer l’Eurasie à son orbite économique. Pékin multiplie les institutions alternatives au système dominé par Washington : Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), coopération au sein des BRICS, accords commerciaux hors du dollar. La Chine construit méthodiquement un ordre économique parallèle.
Sur le plan technologique, les géants chinois (Huawei, Alibaba, Tencent, BYD, etc.) rivalisent désormais avec leurs homologues américains. Sur le plan monétaire, Pékin internationalise progressivement le yuan et développe les systèmes de paiement alternatifs (CIPS) pour contourner la dépendance au dollar. Sur le plan militaire, l’Armée populaire de libération s’est modernisée à un rythme impressionnant, renforçant la position de la Chine en mer de Chine et au-delà.

La Chine d’aujourd’hui
Aujourd’hui, la puissance chinoise repose sur plusieurs piliers :
- Une base industrielle colossale, capable de produire à bas coût mais aussi de concevoir des technologies de pointe.
- Une stratégie d’État cohérente, où la politique guide l’économie, et non l’inverse.
- Une maîtrise des chaînes d’approvisionnement mondiales, surtout dans les métaux rares, les composants électroniques et les énergies vertes.
- Une diplomatie économique active, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
- Une montée en gamme technologique, appuyée par des investissements publics massifs en recherche et innovation.
- Un rejet du modèle américain de surendettement et de financiarisation, au profit d’un capitalisme productif orienté vers la puissance nationale.
La Chine n’a pas seulement profité de la mondialisation : elle l’a réorientée. Sa montée en puissance défie directement l’hégémonie américaine, non par imitation, mais par construction d’un modèle alternatif. Pékin mise sur la production réelle, le contrôle stratégique et la patience historique là où Washington repose sur la finance, le dollar et la projection militaire.
En somme, la Chine est passée, en moins d’un demi-siècle, d’un pays marginalisé à un rival systémique des États-Unis. Là où ces derniers dominent par la monnaie et la puissance militaire, Pékin avance par la production, la technologie et la maîtrise des flux économiques mondiaux. Le XXIe siècle s’écrit à deux voix : celle de l’empire du dollar et celle du dragon industriel, et l’équilibre entre les deux déterminera l’avenir de l’ordre mondial.
Auteur: Dr. Abdoulkader SIDI O. GANDOU, Economiste-Analyste