
La plupart des gens croient que les États-Unis partent en guerre pour s’emparer du pétrole. C’est une explication incomplète. La véritable raison, la plus importante, c’est le dollar.
Le dollar n’est pas qu’une monnaie. C’est un système, un empire, et même une arnaque extrêmement efficace qui permet aux États-Unis de dominer l’économie mondiale bien plus que leur armée ou leur technologie. Protéger cette domination est la ligne rouge absolue pour Washington.
L’arnaque : le seigneuriage mondial
Imaginez un billet de 100 dollars dont l’impression ne coûte que 10 cents. Les 99,90 dollars restants ne sont que du bénéfice pur. C’est ce qu’on appelle le seigneuriage. Tous les États le pratiquent à l’intérieur de leurs frontières, mais les États-Unis ont réussi à l’étendre à la planète entière.
Leur idée fut simple et géniale : faire en sorte que le commerce mondial se fasse en dollars. Ainsi, pour acheter du bois africain, des téléphones chinois ou des voitures allemandes, le monde a besoin de leur monnaie. Les États-Unis n’ont alors qu’à imprimer des billets (à 10 cents pièce) pour payer ces biens, réalisant une marge bénéficiaire de 99,9 % sur chaque dollar créé.
C’est pourquoi, dès les années 1960, le général de Gaulle dénonçait ce « privilège exorbitant » du dollar. L’ironie est saisissante, car la France appliquait (et applique encore via le franc CFA) un système très proche à ses anciennes colonies africaines, verrouillant leur souveraineté monétaire. Mais sur la scène mondiale, Paris reste impuissant face à la machine américaine.
Comment ont-ils imposé ce système ? Le pétrodollar
Au départ, le dollar était garanti par l’or. Mais dans les années 1970, les États-Unis ont imprimé trop de billets pour financer la guerre du Vietnam, rendant cette garantie intenable. En 1971, Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or. Le système s’effondrait.
Pour le sauver, ils ont inventé le pétrodollar. L’accord, conclu avec l’Arabie Saoudite, premier producteur mondial, était d’une simplicité redoutable : les États-Unis achètent votre pétrole et vous protègent militairement. En échange, vous vendez votre pétrole exclusivement en dollars. Le reste de l’OPEP a suivi, créant ainsi une demande mondiale artificielle et éternelle pour le dollar. Pour acheter du pétrole, tout pays doit d’abord se procurer des dollars.
Les deux autres bénéfices colossaux de ce système
- Des emprunts à taux zéro : Les pays producteurs (et le monde entier) se retrouvent avec des montagnes de dollars. Que font-ils ? Ils les réinvestissent… aux États-Unis, massivement dans les bons du Trésor américain (la dette publique). Cette demande constante pour la dette américaine permet au gouvernement d’emprunter à des taux d’intérêt extrêmement bas.
- Une arme de sanction massive : Puisque tout le commerce mondial dépend du dollar, il suffit à Washington de menacer d’exclure un pays de ce système financier pour l’asphyxier. Il suffit de notifier aux banques du monde entier qu’elles n’ont plus le droit d’utiliser le dollar pour traiter avec ce pays, sous peine de lourdes amendes. Le pays se retrouve alors isolé, incapable d’exporter ou d’importer.

La ligne rouge : quiconque menace le dollar
Voilà pourquoi toute tentative de contournement du dollar est considérée par Washington comme un acte de guerre économique (et parfois militaire).
Regardez l’histoire récente :
- Irak (2003) : Saddam Hussein vend son pétrole en euros (via le programme « Pétrole contre Nourriture » de l’ONU) depuis 2000. Il menace directement le pétrodollar.
- Libye (2011) : Kadhafi propose la création d’un « dinar or » panafricain pour remplacer le dollar et le franc CFA dans les échanges du continent.
- Iran et Venezuela (aujourd’hui) : Sous sanctions, ils tentent de survivre en vendant leur pétrole en yuans, en roupies ou par troc, hors du système dollar.
- Russie et Chine : Ils ont drastiquement réduit l’usage du dollar dans leurs échanges bilatéraux (au profit de leurs monnaies nationales) et, via les BRICS, poussent à la création de systèmes de paiement alternatifs au réseau américain.
Tous ces pays ont un point commun : ils ne remettent pas en cause la propriété du pétrole, mais la monnaie dans laquelle il est vendu.
Conclusion
La plus grande force des États-Unis n’est pas son armée, aussi puissante soit-elle. C’est le fait que le dollar soit la monnaie de réserve mondiale. Cette position lui permet de financer son déficit sans effort, de contrôler le système financier mondial et de sanctionner ses adversaires. Voilà pourquoi Washington est prêt à tout, y compris à partir en guerre, pour défendre ce système. Et c’est précisément cette hégémonie que des pays comme la Russie, la Chine et l’Iran tentent aujourd’hui de briser.
Auteur: Dr. Abdoulkader SIDI O. GANDOU, Economiste-Analyste